portrait de Flaubert à travers sa correspondance

MADAME BOVARY  DE GUSTAVE FLAUBERT

 

 

 

Quel portrait du romancier nous donnent à lire ces extraits de correspondance avec Louise Colet ?

 

 

Texte 1 : Nuit de jeudi 1 heure, 23 août 1851

  Je me tourmente, je me gratte. Mon roman a du mal à se mettre en train. J’ai des abcès de style et la phrase me démange sans aboutir. Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée, quand il faut la creuser avec, est un dur courant ! Je m’en désole tellement que ça m’amuse beaucoup. J’ai passé aujourd’hui ainsi une bonne journée, la fenêtre ouverte, avec du soleil sur la rivière et la plus grande sérénité du monde. J’ai écrit une page, en ai esquissé trois autres. J’espère dans une quinzaine être enrayé ; mais la couleur où je trempe est tellement neuve pour moi que j’en ouvre des yeux ébahis.

 

Texte 2 : lundi soir, 3 novembre 1851

  Au milieu de tout cela j’avance péniblement dans mon livre. Je gâche un papier considérable. Que de ratures ! La phrase est bien lente à venir. Quel diable de style ai-je pris ! Honnis soient les sujets simples ! Si vous saviez combien je m’y torture, vous auriez pitié de moi. – M’en voilà bâté pour une grande année au moins. Quand je serai en route j’aurai du plaisir ; mais c’est difficile.

 

Texte 3 : Samedi 4 heures, 3 avril 1852

  Je ne sais si c’est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur. J’ai les nerfs agacés, comme des fils de laiton. – Je suis en rage sans savoir de quoi. C’est mon roman peut-être qui est en cause. – Ça ne va pas. Ça ne marche pas. Je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J’ai, dans des moments, envie de pleurer. Il faut une volonté surhumaine pour écrire. Et je ne suis qu’un homme. – Il me semble quelquefois que j’ai besoin de dormir pendant six mois de suite. Ah ! de quel œil désespéré je les regarde, les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monter !

  Sais-tu dans huit jours combien j’aurai fait de pages, depuis mon retour de pays ? 20. Vingt pages en un mois, en travaillant chaque jour au mois 7 heures ! – Et la fin de tout cela ? Le résultat ? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d’une Fantaisie indomptable. Mais je vieillis et la vie est courte.

 

Texte 4 : Lundi 11 heures du soir, 13 juin 1852

  J’ai repris mon travail. J’espère qu’il va aller. Mais franchement Bovary m’ennuie. Cela tient au sujet et aux retranchements perpétuels que je fais. Bon ou mauvais, ce livre aura été pour moi un tour de force prodigieux, tant le style, la composition, les personnages et l’effet sensible sont loin de ma manière naturelle. Dans Saint-Antoine j’étais chez moi. Ici, je suis chez le voisin. Aussi je n’y trouve aucune commodité.

 

Texte 5 : Jeudi 4 heures du matin, 22 juillet 1852

  Je suis en train de recopier, de corriger et raturer toute ma première partie de Bovary. Les yeux m’en piquent. Je voudrais d’un seul coup lire ces cent cinquante-huit pages et les saisir avec tous leurs détails dans une seule pensée. Ce sera dimanche en huit que je lirai tout à Bouilhet1 et le lendemain ou le surlendemain tu me verras. Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais fini ; il y a toujours à refaire. Je crois pourtant qu’on peut lui donner la consistance du vers ; une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. Voilà du moins mon ambition (il y a une chose dont je suis sûr, c’est que personne n’a jamais eu en tête un type de prose plus parfait que moi ; mais quant à l’exécution, que de faiblesses, que de faiblesses mon Dieu !) Il ne me paraît pas non plus impossible de donner à l’analyse psychologique la rapidité, la netteté, l’emportement d’une narration purement dramatique. Cela n’a jamais été tenté et serait beau. Y ai-je réussi un peu ?

  Je n’en sais rien. A l’heure qu’il est je n’ai aucune opinion nette sur mon travail.

 

Texte 6 : Lundi minuit, 13 septembre 1852

  Comme tu m’écris, pauvre chère Louise, des lettres tristes depuis quelque temps ! Je ne suis pas de mon côté fort facétieux. L’intérieur et l’extérieur, tout va assez sombrement. La Bovary marche à pas de tortue ; j’en suis désespéré par moments. D’ici à une soixantaine de pages, c’est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j’ai peur que ça ne continue ainsi. Quelle lourde machine à construire qu’un livre, et compliqué surtout ! Ce que j’écris précisément risque d’être du Paul de Kock2 si je n’y mets une forme profondément littéraire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit ? Il le faut pourtant, il le faut. Puis quand je vais être quitte de cette scène d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde, et, si j’ose de la trivialité, j’ôterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-là, une déviation d’une ligne peut complètement m’écarter du but, me le faire rater tout à fait. Au point où j’en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie. De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur ! Je te tiens quitte des misères du foyer, de mon beau-frère, etc.

 

Texte 7 : Samedi minuit, 2 juillet 1853

  Demain je lis à Bouilhet 114 pages de la Bovary, depuis 139 jusqu’à 251. Voilà ce que j’ai fait depuis le mois de septembre dernier, en 10 mois ! J’ai fini cet après-midi par laisser là les corrections, je n’y comprenais plus rien ; à force de s’appesantir sur un travail, il vous éblouit ; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble plus ; c’est une série de corrections et de recorrections des corrections à n’en plus finir. On en arrive à battre la breloque3 et c’est là le moment où il est sain de s’arrêter. Toute la semaine a donc été assez ennuyeuse et, aujourd’hui, j’éprouve un grand soulagement en songeant sur voilà quelque chose de fini, ou approchant ; mais j’ai eu bien du ciment à enlever, qui bavachait4 entre les pierres, et il a fallu retasser les pierres pour que les joints ne parussent pas. La prose doit se tenir droite d’un bout à l’autre, comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements et que, dans la perspective, ça fasse une grande ligne unie. Oh ! si j’écrivais comme je sais qu’il faut écrire, que j’écrirais bien ! Il me semble pourtant que dans ces 114 pages il y en a beaucoup de roides5 et que l’ensemble, quoique non dramatique, a l’allure vive.

 

Texte 8 : Vendredi minuit, 30 septembre 1853

  Me voilà à peu près au milieu de mes comices (j’ai fait quinze pages ce mois, mais non finies). Et-ce bon ou mauvais ? Je n’en sais rien. Quelle difficulté que le dialogue, quand on veut surtout que le dialogue ait du caractère ! Peindre par le dialogue et qu’il n’en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant même banal, cela est monstrueux et je ne sache personne qui l’ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations dans le style de l’épopée.

  Ce soir, j’ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j’ai déjà écrite quatre fois. Il y a de quoi se casser la tête contre le mur ! Il s’agit (en une page) de peindre les gradations d’enthousiasme d’une multitude à propos d’un bonhomme qui, sur la façade d’une mairie, place successivement quelques lampions. Il faut qu’on voie la foule gueuler d’étonnement et de joie ; et cela sans charge ni réflexions de l’auteur. Tu t’étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Mais penser pour d’autres comme ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence !

 

 

1. Louis Bouilhet, ami et condisciple de Flaubert au lycée de Rouen, écrivain lui-même. Il donne à Flaubert son avis et ses conseils.

2. Ecrivain français, auteur de nombreux romans et pièces e théâtre assez faciles et de peu de valeur littéraire.

3.  Être dérangé, un peu fou.

4.  Verbe formé à partir de « baver » et d’un suffixe à connotation péjorative.

5.  Raides, au sens mélioratif de « fortes ».

MADAME BOVARY  DE GUSTAVE FLAUBERT

 

 

 

Quel portrait du romancier nous donnent à lire ces extraits de correspondance avec Louise Colet ?

 

 

 

1)    Un romancier passionné par son travail et ambitieux dans son projet artistique

*    Une conscience de la nécessité d’une structure d’ensemble à laquelle doit concourir, de façon nécessaire, chacune des plus petites parties du tout : dans le texte 7, les termes « ciment », « bavacher », « pierres », « joints » relèvent de la métaphore filée du bâtiment qui se poursuit avec une comparaison : « comme un mur portant son ornementation jusque dans ses fondements ». Ces images traduisent la conception flaubertienne de la construction nécessaire de l’œuvre romanesque et évoquent l’enchaînement nécessaire des parties, chapitres, scènes, paragraphes et phrases à l’intérieur du texte.

 

*    Une exigence de perfection formelle et stylistique :

~      Tout d’abord, évocation du travail de remaniement incessant du texte : ainsi dans le texte 5, le travail de l’écrivain est désigné par les verbes : « recopier », « corriger », « raturer ». Alors que le premier renvoie à la mise au net du manuscrit, les deux suivants évoquent le travail du brouillon proprement dit. Styliste exigeant, Flaubert remanie sans cesse son manuscrit pour atteindre son idéal, « un livre sans attache extérieur, qui se tiendrait par la force interne de son style. » (lettre du 16 janvier 1852).

~      Il s’agit de parvenir à une perfection formelle dans l’usage de la prose qui apparente celle-ci à la poésie versifiée : l’exclamation rageuse « Quelle chienne de chose que la prose ! » (T 5) traduit bien l’exaspération de l’auteur face aux résistances de la langue mais aussi son admiration envers ses ressources. Les sonorités récurrentes mêmes de cette phrase semblent ici mimer à la fois la rugosité récalcitrante de la langue et les possibilités harmoniques et rythmiques qu’elle recèle.

~      De la même manière, la construction d’une phrase est évoquée dans le texte 1, ainsi que la transcription de l’idée dans les mots, à travers la métaphore de la plume remontant le courant. On retrouve la même idée dans le texte 2 qui évoque la lenteur d’élaboration de la phrase. Enfin, le texte 3 insiste sur le caractère inhumain de l’écriture, qui implique, comme le rappellent les textes 4 et 5, des « retranchements », des ratures, des corrections, des remaniements innombrables.

 

*    Le choix du sujet est également source de réflexion : en effet, le thème choisi semble conditionner le travail et le rendre plus ou moins facile. Il est à plusieurs reprises question du sujet (« sujets simples » dans le texte 2, « sujet » dans le texte 4, allusion aux personnages dans ce même texte 4, métaphore des « sommets » des « montagnes » dans le texte 3) définissant les ambitions du romancier. Flaubert développe également l’idée que le thème choisi est peu lié à la sensibilité de celui qui parle, ce qui s’exprime à travers l’expression imagée du texte 4 : « je suis chez le voisin ». Le texte 5 fait également référence à la présence d’analyses psychologiques, difficiles à rédiger.  Il ressort de ces différentes remarques que le travail de l’écriture est étroitement adapté à la fois à la personnalité du romancier et à la nature de ce qu’il cherche à exprimer. La métaphore de la couleur employée dans le texte 1 regroupe sans doute l’idée de thème d’inspiration et de manière d’écrire.

 

*    L’ambition que l’analyse psychologique ait les mêmes qualités de vivacité et de précision qu’un récit dramatique. Ainsi, dans le texte 8, les dialogues doivent, pour Flaubert, concilier deux qualités qui peuvent paraître antinomiques : la vivacité et la profondeur. Ils doivent contribuer à la caractérisation des personnages sans nuire à l’action. Le roman est donc un genre protéiforme qui emprunte à la fois au théâtre – par les dialogues – et à l’épopée – par le récit. D’ailleurs, cet extrait de correspondance évoque un épisode particulier de Madame Bovary, celui des Comices agricoles que L. Bouilhet considérait comme « la plus belle scène du livre ». Cet épisode, en effet, donne à entendre des fragments de dialogue particulièrement brillants qui pourraient relever du théâtre par l’enchaînement des répliques et le comique qui en émane, mais qui ne s’assimilent pas au dialogue de théâtre dans la mesure où se produit une véritable  surimpression de paroles – l’échange amoureux entre Emma et Rodolphe et les fragments de discours des officiels remettant des prix de mérite agricole.

 

 

2)    Un romancier exigeant et accablé par l’effort

*    Un sentiment de découragement est d’abord fortement exprimé dans ces extraits :

~      Les 8 extraits sont datés d’août 1851 à septembre 1853 : la première déduction que l’on peut faire est que le travail se fait progressivement mais lentement : ainsi, les cinq premiers extraits se situent dans un laps de temps de presque une année qui correspond à la réalisation de la première partie du roman. Il est en effet question dans le premier texte de la « mise en train » du roman. Le texte 5 renvoie, lui, au recopiage et la correction de la première partie. Une partie de roman (« cent cinquante-huit pages » T. 5) a demandé presque un an de travail. Cette lenteur du travail s’exprime particulièrement dans le texte 6 par la métaphore : « La Bovary marche à pas de tortue », par l’évocation chiffrée du rythme de son écriture : « D’ici à une soixantaine de pages, CAD pendant trois ou quatre mois », enfin par l’énumération : « De là tout le temps que j’y mets, les réflexions, le dégoût, la lenteur. » On trouve ces mêmes difficultés exprimées dans le texte 2 (« j’avance péniblement »), dans le texte 3 (« Vingt pages en un mois […] chaque jour au moins 7 heures ! »). Insistance du romancier sur son rythme de travail peu productif dans le texte 7 également : les nombres traduisent la lenteur de l’avancement du travail : « 114 pages en dix mois » soit une moyenne de 11 pages et demie par mois – détail précis qui est particulièrement évocateur.

~      De plus, il faut sans doute mettre ce sentiment de découragement en rapport avec le moment de la journée où Flaubert écrit : « minuit », « 11 heures du soir », « 4 heures du matin ». La fatigue peut donc expliquer ce découragement, d’autant que le romancier a travaillé avec acharnement tout le jour.

è Flaubert donne à sentir les pesanteurs de l’écriture et l’accablement qu’elles entraînent pour le romancier.

 

*    D’autres difficultés psychologiques sont ressassées dans les différents textes : elles s’expriment à travers un vocabulaire du chagrin, de la déception, de la frustration, come « désole » (T. 1). On note la récurrence des interjections et des phrases exclamatives dans le texte 2, l’insistance sur la mauvaise humeur et l’agacement dans le texte 3 par les termes « mauvaise humeur », « agacés », « rage », « lassé », « pleurer », « désespéré », « amertumes », « humiliations ». De même on relèvera le champ lexical de la tristesse dans le texte 6 : « des lettres tristes », « je ne pas de mon côté fort facétieux », « tout va assez sombrement », « j’en suis désespéré par moments », « des misères du foyer ». Ce sentiment d’abattement et de tristesse semble procéder de causes externes – il y a les misères de Louise, qui paraissent communicatives, et les soucis que cause à Gustave sa propre famille – et des causes internes, liées à son art. Tout ce qui relève de la psychologie renvoie soit aux souffrances dues à l’écriture elle-même, soit aux conséquences d’une difficulté d’écrire qui a quelque chose de désemparant.

 

*    Ce sont enfin des difficultés associées à l’état physiologique : elles sont essentiellement liées à la fatigue, à l’épuisement. Ecrire est présenté comme une tâche « surhumaine » (T. 3) et donc insurmontable pour un homme : la comparaison avec l’action de « rouler des montagnes » (T. 3) insiste sur le caractère épuisant de la création littéraire. Cette même fatigue extrême est également présente dans la métaphore de l’aviron et de la lutte contre le courant (T 1). L’évocation de la vieillesse dans le texte 3, les douleurs aux yeux dans le texte 5 (« Les yeux m’en piquent ») associent l’écriture à un effort épuisant et constamment douloureux.

 

è Flaubert traduit ici, en reprenant des termes similaires d’une lettre à l’autre, l’intense souffrance que lui cause la rédaction de Madame Bovary, souffrances inséparables d’exigences très grandes et d’ambitions énormes tant en ce qui touche au sujet – présenté comme éloigné de la sensibilité de l’auteur – qu’en ce qui touche à l’acte d’écrire, dont le résultat, jamais perçu comme satisfaisant, est la source de frustrations et de déceptions constantes. On observe dans le texte 2 que le plaisir d’écrire n’est pas exclu (« Quand je serai en route j’aurai du plaisir ; mais c’est difficile ») mais il est prévu pour plus tard.

 

Conclusion : Comment définir la manière d’écrire de Flaubert ?

Lente, laborieuse, très progressive, comportant de nombreuses versions successives, aboutissant rarement à un texte satisfaisant et assez réussi aux yeux du romancier, telle est la manière d’écrire qui se révèle dans ces extraits. Cette manière d’écrire est présentée comme un combat contre la fantaisie (T. 3), donc comme un effort de rigueur, comme un combat contre la sensibilité, une lutte permanente contre les tendances à sortir du sujet. L’impression dominante est celle d’un véritable travail de galérien, que l’écrivain s’impose à lui-même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comments