Madame Bovary et le romantisme

LE ROMANTISME DANS MADAME BOVARY

 

Le romantisme :

Le mouvement européen du romantisme s'est épanoui sur une double base commune aux diverses nations : rejet du rationalisme et du classicisme. Partout, il s'est identifié par un bouillonnement de l'imagination, une éruption de l'individualisme et une soif de liberté et d'évasion.


En France, la littérature romantique naît de la vision du monde désenchantée qui ravage pendant la Restauration une jeunesse insatisfaite par le présent. Ce « mal du siècle » vécu par la génération des « enfants du siècle » explose dans cette période transitoire qui succède aux défaites napoléoniennes. Ballottés entre nostalgie du mythe napoléonien et soif d'agir inassouvie face à un avenir incertain, les enfants du siècle éprouvent un sentiment de révolte et de crise. Ils trouveront un exutoire à ce trouble existentiel dans la révolution romantique littéraire.

Le sens de l'équilibre et la recherche de l'harmonie caractéristiques du classicisme et le rationalisme du Siècle des Lumières laissent place aux manifestations passionnées de l'imagination et de la sensibilité. L'écrivain n'accepte aucune borne esthétique à sa liberté créatrice, si ce n'est celle de la cohérence. Il s'autorise toutes les transgressions des conventions classiques, et abuse du mélange des genres, des tonalités et des niveaux de langage.


La poésie devient le médium privilégié pour révéler la trame cachée qui sous-tend l'univers et l'occasion d'exprimer les correspondances intimes entre le monde intérieur (l'âme humaine) et le monde extérieur (la Nature). L'homme romantique doit s'abandonner à cette communion extatique avec la Nature au lieu de tenter de la dominer. La Nature, thème lyrique de prédilection du poète romantique, reste indissociable de la passion amoureuse, cette « Révolution privée » qui emporte l'homme au-delà de ses limites. Le poète endosse une nouvelle mission de guide solitaire de l'humanité. Il s'impose comme un visionnaire.

L'écriture romantique réalisera l'aspiration vers l'infini commun à cette génération de poètes en suivant deux itinéraires différents :

  • L'exploration de la complexité de l'être intérieur fascinera les poètes Lamartine (Jocelyn, 1836 ; Chute d'un ange, 1838), Musset (La Confession d'un enfant du siècle, 1836 ; les Nuits, 1835-1837) et Vigny (Stello, 1832 ; Chatterton, 1835).
  • Victor Hugo (Châtiments, 1853) et de Lamartine (Recueillement poétique, 1839), dépassant la sphère de la sensibilité individuelle, s'ouvrent au monde et expriment leur volonté de le transformer politiquement et socialement. Au lendemain de la bataille d'Hernani, la littérature traduira avec eux l'aspiration à la Liberté politique que partagent alors la plupart des nations européennes.

Le goût pour l'évasion et l'irrationnel se réalise pour certains auteurs romantiques dans l'ésotérisme et l'illuminisme. Un genre nouveau naît de cette fascination : le fantastique.

 

 

 

Trois textes typiquement romantiques :

a-    CHATEAUBRIAND, Le Génie du Christianisme, I, 5, chap.12, la lune.

Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara ; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau Monde. Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée, tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons : des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés l'imagination cherche à s'étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces régions sauvages l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.

 

b-     CHATEAUBRIAND, René, « Levez-vous vite, orages désirés ».

Comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre. L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j’entrai avec ravissement dans le mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du Nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s’élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait : je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. » « Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! » Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.


c- le Lac” de Lamartine


Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
 
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !

Alphonse de Lamartine -
 Les Méditations poétiques (1820)


 

Lecture approfondie de quatre extraits de Madame Bovary :

1.     Les lectures d’Emma au couvent : I, 6

2.     Les comices agricoles : II, 8

3.     Le clair de lune : II, 12

4.     La promenade en barque avec Léon, III, 3

è QUESTIONS

1-    Quelles sont les caractéristiques du romantisme que l’on retrouve dans ces extraits ? Formulez-les avec vos propres mots et justifiez chaque idée par des citations que vous insérez correctement dans votre réponse.

2-    Comment Flaubert réussit-il à prendre ses distances avec le romantisme ? Quels sont les éléments qui créent un décalage et suggèrent son ironie ? Citez le texte pour justifier.

 


 

 

Proposition de corrigé :

 

Le Romantisme dans Madame Bovary

 

Le romantisme est un courent artistique apparu à la fin du 18ème siècle en Allemagne et en Angleterre, et qui s'est rapidement propagé dans le reste de l'Europe. L’œuvre romantique se caractérise par l'omniprésence de l'intériorité de son auteur, qui revendique le «je» littéraire afin d'exposer son ressentit et ses passions à travers ses rêveries. On y retrouve ainsi des sujets comme l'exotisme, le morbide ou encore la contemplation de la nature qui sont tour à tour sublimés pour séduire le lecteur. Ce mouvement artistique revient à de nombreuses reprises dans «Madame Bovary» de Gustave Flaubert. Cependant, malgré ses antécédents lyriques, Flaubert adoptera un regard très critique et terre à terre dans son roman, à tel point qu'il va rapidement se retrouver avec l'étiquette de «réaliste» aux yeux du peuple. Ce choix de ne pas prôner ses sentiments via un imagerie romanesque que l'auteur trouve décadente et dangereuse, va l’amener, notamment à travers Emma, à se moquer ouvertement de toute forme de romantisme dans son ouvrage.

Mais comment s'y prend-il, est dans quel but agit-il de cette manière? Est-ce qu'une simple satire des figures romantiques suffit à en faire un roman «réaliste»?

C'est ce que nous allons maintenant essayer de clarifier à travers notre étude thématique, et pour ce faire, nous allons avant toute chose repérer les moyens utilisés par l'auteur pour porter une critique à l'égard du romantisme, ensuite, nous verrons pourquoi il agit ainsi, et pour finir, nous terminerons en examinant si «Madame Bovary» est un roman réaliste ou pas.

 

Comme nous l'avons dit précédemment, le romantisme est un des fils conducteurs du récit, c'est autour de lui que s'organise toutes les rêves et les espoirs d'Emma. Ce romantisme se retrouve toutefois ici dégradé et ridiculisé. En effet, Flaubert nous livre une vision bien particulière de ce qu'il considère comme étant un courent naïf et futile. Pour illustrer ses pensées, l'écrivain va utiliser l'ironie de décrédibiliser totalement le romanesque, tout en suscitant l’intérêt chez le lecteur. Ainsi, on distingue tout d'abord la présence d’innombrables clichés romantiques dans l'imaginaire d'Emma. La jeune femme rêve par exemple d'une vie de châtelaine, de prince charmant et de paysages lointains tels que Venise: «Il n'était question que de petits anges, de madones, de lagunes, de gondoliers», à cela s'ajoute les clichés historiques, comme l'héroïsme de Jeanne d'Arc, la vie tumultueuse d'Agnès Sorel, ou encore les écrits de Walter Scott.

Tout ceci démontre l'accaparation d'un idéal préfabriqué, ce manque d'originalité est d'ailleurs souligné par la répétition de certaines images. Cette redondance ce remarques par l'utilisation de nombreux pluriels lors de la description d'éléments romantiques, comme: «forêts sombres, troubles du cœur, pavillons solitaires », en outre de l'utilisation abusive de la pluralité, certains termes et expressions mettent en avant l'impression de cycles sans fin, on peut donc repérer: «postillons qu'on tue à tous les relais, ou encore chevaux qu'on crève à toutes les pages». Il semblerait par conséquent, que le romantisme appartienne désormais au passé qui est amené à recycler sans cesse ses vieux stéréotypes pour ne pas tomber dans l'oublie. D'ailleurs on nous parle de «chansons galantes du siècle passé», et on mentionne plusieurs gloires d'antan (Marie Stuart, Clémence Isaure...).

L'accumulation de ces images «ridicules» à pour effet de ruiner les sentiments qu'ils pourraient être amenés à susciter, l'excès de ces dernières laissent place à la banalité et à l'ennui car le lecteur tout comme Emma est dépassé et en perd son imagination (voir p.271).

Cet ennui éprouvé se développe encore plus à travers la pauvreté linguistique tiré du romantisme. Effectivement, si on se réfère au passage chez Rodolphe, durant lequel Emma lui demande de réaffirmer ses sentiments à son égard, on remarque que le dialogue ne vole pas très haut: «-M'aimestu? / Mais oui, je t'aime / Beaucoup ? / Certainement ! » (p.265), on voit qu'Emma se brouille, se perd, se ridiculise (son amant se moque d'elle) lorsqu'il s'agit de dire la vérité, d'étaler ses propres ressentiments sans qu'ils ne soient tirés d'un ouvrage quelconque.

Ce déficit s'explique par le contenu relativement vide des ouvrages romanesques. A plusieurs reprises dans le récit, Flaubert met l'accent sur l’absence quasi totale de fond dans cette littérature, comme nous le démontre l'attitude d'Emma, lorsqu'elle ne se soucie guère de la «niaiserie du style et l'imprudence de la note» des chansons chantées, mais uniquement de «l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales». L'insuffisance dans le contenu s'accorde avec leur auteurs anonymes, pour la plupart comtes ou vicomtes ratés qui espèrent décrocher le succès avec leurs ouvrages : «Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé». Ici tout est donc dans l'habillage (d'ailleurs ces romans sont dotés de belles reliures de satin) afin de mieux cacher la pauvreté du reste. N'est ce pas là l'exacte comportement d'Emma, risible et puéril, lorsqu'elle dépense des somme folles pour se bâtir une vie illusoire? En tout cas, il faut reconnaître que l'auteur se joue de la jeune femme, opposant constamment ses idéaux à la réalité, mais dans quel intérêt ?

 

La question posée parait toute logique et légitime, lorsqu'on observe la cruauté à travers laquelle nous est dépeint le romantisme.

Chaque rêve et espoir romantique se trouve inéluctablement brisé dans le roman, à tel point qu'au début on ne distingue pas clairement les raisons d'un pareil acharnement. Effectivement, l'auteur se plaît à inverser les ambitions d'Emma, en lui imposant un destin funeste. Ainsi, fatalement la jeune femme donne naissance à une petite fille alors qu'elle espérait un garçon, épouse un mari d'un ennui mortelle, se trouve des amants lâches et peu maniérés, et bien sûr décède suite à d’atroces souffrances, alors qu'elle escomptait un départ rapide et indolent.

A ce sort du destin se mêle des situations saugrenus, comme les rendez-vous manqués d'Emma et de ses amants, durant lesquels toute la perfection du moment s’effondre. La première sortie en tête à tête d'Emma et de Léon notamment, qui n'est pas sans rappeler le poème «Le Lac» de Lamartine se retrouve dégradé par l'atmosphère extérieur (la paysage se désagrège et révèle sa véritable «nature»). En effet, on entend «au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux», ou encore on voit: «la fumée du goudron s'échappant d'entre les arbres». La rencontre tombe donc vraisemblablement «à l'eau» (c'est bien le cas de le dire ici), et fait écho au premier rendez-vous d'Emma et de Rodolphe, pendant lequel ils s'avoueront leurs sentiments respectifs, alors que l’attribution des prix agricoles de la fête des comices résonne en bruit de fond.

L'auteur semble donc, à l'aide de tout ces coups du sort essayer de prévenir le lecteur du danger que peut lui apporter la littérature romantique, il lui attribut d'ailleurs des caractéristique néfastes, comme le fait qu'Emma la découvre au couvent de manière clandestine, ou qu'elle se salisse à sa lecture: «Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets».

 

La position défendue par Flaubert est sûrement issue d'un simple désaccord avec les principes véhiculés par le romantisme, mais peut être aussi associé à un conflit avec certains de ses adeptes, comme au travers de cette lettre envoyé à Lamartine: «Et d’abord, pour parler clair, la baise-t-il ou ne la baise-t-il pas? Ce ne sont pas des êtres humains mais des mannequins. Que c’est beau ces histoires d’amour où la chose principale est tellement entourée de mystères que l’on ne sait à quoi s’en tenir ! », Flaubert était-il du genre à critiquer gratuitement, ou est-ce par simple rancune?

Une autre confidence vient mettre le doute dans notre esprit, dans un message envoyé à Louise Colet, Flaubert affirme que: «Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts: un qui est pétri de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée; un autre qui fouille et creuse le vrai tant qu’il peu». On se demande dès lors si Madame Bovary est un roman purement réaliste?

De prime à bord on serait tenté de répondre que oui, dans la mesure où le roman nous donne l'impression d'assister à des événements vécus, ou en tout cas plausibles (rappelons que Flaubert s'est inspiré de faits réels). Le thème principal qui y est traité (les mœurs de province) et la façon de procéder (se rapprochant d'un Zola), comme s'il rédigeait un documentaire (focalisation sur les opérations médicales, appropriation complète de chaque personnage...) font partis intégrante de la méthode réaliste. Pourtant Flaubert continue à contester son titre d’écrivain réaliste, chose qu'il prouve avec la publication de Salammbo et de La tentation de Saint Antoine qui s'inscrivent dans un courent plus romantique. Donc il en résulterait que le style de Flaubert se situe à mi-chemin entre romantisme et réalisme, style qu'on retrouve également dans Madame Bovary, car en plus des éléments réalistes démontrés plus haut, l'auteur a choisi d'introduire un protagoniste romantique dans son récit. Emma est en effet en tout point semblable à une héroïne de tragédie, dans la proportion où elle est fatalement guidé vers un destin sinistre, et qu'elle accepte de se laisser mourir plutôt que d'enterrer ses idéaux.

De plus, la présence de l'imagerie romanesque (bien qu'elle soit utilisée de manière satirique) souligne l'importance accordée au romantisme dans l’histoire. En outre Flaubert va même avouer que: «Je regarde comme très secondaire le détail technique, le renseignement, local, enfin le côté historique et exact des choses.», faisant ainsi quelque fois passer le réalisme au second plan.

 

En définitive, comme retiendrons dans cette analyse que Flaubert est un auteur possédant un style polymorphe et indéfini, oscillant sans cesse entre réalisme et romantisme. Néanmoins, avec Madame Bovary, celui-ci, en tournant habilement grâce à Emma l'imagerie romanesque au ridicule, fait passer un message, clair et précis concernant le danger que représente un abus de lecture, laissant le lecteur juger et s'effrayer du sombre destin de la jeune mère.

 

 

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