Devoir 4

Quelle est la valeur du motif des mains dans le recueil Les mains libres ?


PREMIER CORRIGÉ, PROPOSÉ PAR ROBERTO ET ANNA : 

SUJET IV: Quelle est la valeur du motif des mains dans Les Mains Libres ?


       En 1937 paraissent Les Mains Libres, un recueil de poèmes et de dessins qui naît à travers la collaboration de deux artistes amis, Man Ray et Paul Éluard. Cette oeuvre littéraire et picturale, d’une profonde originalité, est construite grâce à un jeu de lectures et d’interprétations que fait le poète Éluard des dessins du dessinateur et photographe américain. Nous pourrions donc associer Les Mains Libres au fruit d’une expérience artistique et amicale qui s’inscrit dans une période d’expérimentation et d’innovation connue comme le Surréalisme. L’inconscient, les rêves et le terrain de l’inconnu en général vont être les nouveaux domaines explorés par ce groupe d’artistes révolutionnaires qui, désenchantés par une culture qu’ils considèrent bourgeoise et stérile, décident de s’engager pour renouveler les arts et proposer une lecture critique des normes et des valeurs de la première moitié du siècle. Dans l’oeuvre surréaliste en général et dans ce recueil poétique en particulier, les règles et les modèles explosent et subissent une transformation totale qui confronte le spectateur perplexe à l’angoisse de l’inédit et de l’incohérent. Le lecteur entreprend donc la tâche difficile d’accorder un sens ou une valeur aux symboles divers dont nous sommes témoins lorsque nous découvrons les poèmes et les dessins. Un de ses symboles sont les mains dont l’importance semble s’affirmer à travers le titre même de l’oeuvre. Nous allons donc nous demander dans quelle mesure les mains sont fondatrices d’un lien artistique et érotique profond et, en même temps, symboliques vis-à-vis des questions de liberté et d’action dont les surréalistes se font porte-parole.

       Nous allons observer, dans un premier temps, comment les mains s’érigent comme fondatrices de liens de multiples natures. Dans un deuxième temps, nous aborderons les mains comme évocatrices de l’érotisme et de la sensualité pour, enfin, traiter le motif des mains comme symbole de l’action et de la liberté.

I- La valeur du lien artistique, de l’artiste à l’artiste et de l’artiste au lecteur.

Le motif des mains est omniprésent partout dans l’oeuvre; les mains sont dessinées, évoqués, suggérées par les mots et par les images. La première interprétation que nous pouvons donner de ce motif, obsession des artistes, est la construction du lien entre Man Ray et Éluard qui semblent partager un souci commun aux surréalistes. L’écrivain accomplit la fonction de l’illustrateur à travers le langage poétique qui permet non seulement de traduire les dessins en images, à l’image de l’ekphrasis, mais laisse aussi une marge pour l’invention. C’est ainsi que dans le poème “L’Angoisse et l’Inquiétude”, Éluard donne une vision subjective de ce que le dessin lui évoque. Il énumère, à la manière d’une pluie d’idées qu’on ferait spontanément, des verbes évoquant la croissance et la destruction. Le lien est encore visible dans des poèmes comme le “Mannequin” où les mains sont source du lien sous forme de “guirlandes”, “petit pont” et “suppression des distances”. Le dessin “Les Amis” atteste aussi de cette relation amicale singulière qui est établie entre les artistes.

Les mains sont aussi un élément fondateur de la relation entre les artistes et le lecteur. Le rôle du spectateur évolue complètement; il n’est plus contemplatif, ni purement passif mais angoissant, actif, engageant. Les artistes lancent un défi aux lecteurs, celui de l’inédit, de la nouveauté qui s’oppose aux règles identifiables et fixes de l’art bourgeois et propose donc une marge d’interprétation énorme. Le lecteur découvre l’oeuvre ouverte, dans le sens que donne Umberto Eco, c’est-à-dire, une oeuvre dont un nombre multiple de lectures est possible.


II- La valeur érotique et sensuelle.

Les mains font l’objet également d’un motif sexuel très récurrent dans cette pièce. La sensualité explicite est manifeste dans cette oeuvre à travers les divers nus féminins, les références à l’univers sexuel et le poids considérable des instincts sexuels interdits. Les mains jouent donc un rôle double dans ce sens; celui de l’évocation de l’érotisme féminin et, d’autre côté, la marque des pulsions, de la main comme élément de brutalité sexuelle. La main est un membre qui sert d’outil à la masturbation. Cette pratique est notamment évoquée par le dessin “Les Yeux Stériles” et contemplée dans le poème “Pouvoir”.

       Quant au fait des instincts sexuels interdits, ils se trouvent également présents dans ces mêmes poèmes. Mais ils semblent apparaître de manière plus discrète dans des poèmes tels que “Le Temps Qu’Il Faisait Le 14 Mars” ou dans “La Mort Inutile”. Dans ces deux poèmes, les mains serrent de façon sensuelle le cou de la femme, obsession et fétiche sexuel du propre Man Ray. Certaines de ses photographies, source d’inspiration du résultat final de “Pouvoir” font l’objet d’une véritable sublimation où l’art se convertit en l’espace des libérations sexuelles et pulsionnelles. De même, dans le dessin “Pouvoir”, cette main crispée évoque la violence, la spontanéité, la brutalité refoulée à cause d’une société vigilante et castratrice.

       


III- Symbole d’action et de liberté.

       La main en tant que symbole d’action et de liberté est le signe d’une certaine lutte féminine et sa meilleure représentation serait le dessin correspondant au poème “La Liberté”. Dans ce dessin, la silhouette d’une femme nue de nouveau, brandissant un drapeau effectuant un léger saut. Cela pourrait parfaitement rappeler la fameuse représentation de La Marianne, des temps modernes disons. Car la femme dans l’univers des surréalistes est bien souvent la source d’inspiration et est généralement idolâtrée. Le mouvement surréaliste est parfois même considéré comme une certaine libération pour la femme, elle est source d’inspiration.

       L’idée de la liberté à travers les mains est illustrée dans le dessin “Des Mains Dans Les Nuages”. Quant à l’action, en l’occurrence l’action de créer apparaît dans “Brosse A Cheveux” qui semble être l’esquisse d’un peintre effectuant le portrait d’une femme grâce à un pinceau qu’il tient dans sa main.

       La main en tant que symbole d’action est illustré par Man Ray sans être forcément reliée à l’image de la femme. Comme dans “Solitaire” bien que l’action semble faire partie du monde de l’ennui. La main est au premier plan dans le dessin de “La Lecture” et maintient un journal par exemple. De même, le dessin “Liberté” est construit de telle sorte qu’il laisse un espace symbolique entre la figure féminine et la marge droite. Certaines interprétations semblent évoquer qu’il s’agit de l’espace que nous donne notre liberté pour créer et pour agir. C’est ainsi que le poète associe la liberté au “vertige”, à la manière existentialiste d’une angoisse sans doute, qui nous confronte à un avenir protéiforme mais éventuellement optimiste. Le titre du recueil nous indique que la liberté présentée dans cette oeuvre est différente de celle qu’on a tendance à imaginer. Dans ce sens, le dessin “Les Mains Libres” reflète cette liberté créatrice, celle de l’artiste, qui ne se soumet plus au contraintes de la conscience ni des règles formelles. Il crée de façon aléatoire, sans viser une finalité et, de cette façon, l’artiste atteint une forme supérieure de liberté, celle de l’imprévisible et du contingent.  

       Nous voyons donc que dans le recueil des Mains Libres, les mains jouent un rôle essentiel de différentes manières. Au niveau du lien artistique, ensuite par l’image de la femme de façon érotique et sensuelle et finalement comme symbole d’action et de liberté. Il est fondamental de remarquer que les mains sont présentes dans la grande majorité des poèmes, qu’elles soient objet principal du dessin ou détail sans importance. C’est ainsi que les mains, objet rare de la littérature, accomplissent des rôles divers, intéressants, originales. Même si une première approche de cette oeuvre, nous laisse la sensation de témoigner une réflexion superflue et sans aucune valeur artistique, le lecteur ou spectateur ne pourra en aucun cas ne pas accorder le courage des deux artistes pour remettre en question les règles et la beauté que constitue l’idée que l’art est une création qui se fait avec autrui.

       

C’est un travail remarquable de justesse. Quelle auteur de vue ! Vous êtes capables d’écrire des choses si intelligentes au sujet d’une oeuvre si abstruse ! Je vous félicite.


20/20

                                                                                                                                                       


DEUXIÈME CORRIGÉ. 

I. Du titre à l’objet-surréaliste

    A. Apologie de la liberté créatrice

                a) conception du recueil : une œuvre à quatre mains

                b) la place du spectateur lecteur : « de grandes marges blanches … » 

    B. Exaltation du rêve

                a) donner à imaginer en dessinant des objets surréalistes à saisir

                b) inviter le lecteur à jouer avec ses mains sur les dessins ou les mots


II. Un motif ambivalent

    A. Mains et femmes : la célébration du désir

                a) valeur positive : encenser la femme, exalter les sens

                b) valeur négative : douleur de l’absence, provocations diverses 

    B . Mains et objets : l’art comme rapport particulier au monde 

                a) valeur ambivalente des objets

                b) les inclassables : un manifeste artistique                                                            

                                                                                                                                                       

                                                                                                                                                      

I. Du titre à l’objet-surréaliste


Hypothèse : les auteurs du recueil ont donné à la main un rôle privilégié, choix qui entraîne des conséquences sur la place inédite qu’ils laissent au spectateur lecteur. Ils l’invitent à transformer radicalement son regard sur l’œuvre d’art, comme l’usage qu’il en fera.


A. Apologie  de la liberté créatrice


a) conception du recueil : une œuvre à quatre mains 

- mise à mal de la conception habituelle de l’illustration, dans laquelle le dessin est inféodé au texte qu’il illustre : ici les dessins sont premiers, les poèmes seconds ; d’ailleurs Eluard avait pensé au début n’écrire que des poèmes très brefs, type haïkaï, à la manière de son bestiaire Les animaux et leurs hommes … . Mais le rapport du poème au dessin est finalement beaucoup plus complexe, loin de se  limiter à sa simple « illustration », il en offre souvent une réécriture complète, l’infléchissant dans un sens totalement autre, ou même le prenant à contrepied.

ex. Objets : le dessin accumule des substituts négatifs de la femme, réduite à une main minuscule cernée par un fatras d’objets (robe fluide mais sans corps, talon, coiffe), ou symboliques de la virilité (comme la statue océanienne au phallus articulé), alors que le poème, très serein, affirme la certitude de la puissance créatrice : « J’assemble tous les paysages […] / J’entre au bois diamant »


- l’entité originale du diptyque dessin-poème : une sorte d’énigme pour le lecteur, vu (souvent) l’absence de rapport direct entre les deux éléments le constituant 

ex. Les mains libres : quel sens donner au dessin, quel rapport du poème, qui ressemble à une remarque inscrite dans un journal personnel, avec le dessin ? La réponse tient pour partie à la genèse de l’œuvre : la création des dessins s’étale sur deux ans, Man Ray les remet à Eluard lors d’un séjour commun en Provence, Eluard écrit les poèmes de retour à Paris ; ordre arbitraire des diptyques dans le recueil, par souci d’équilibrer textes longs et courts dans les deux parties. Mais la volonté des deux créateurs est que le lecteur les considère ensuite comme aussi inséparables que le recto et le verso d’une feuille de papier, d’où l’impression curieuse d’avoir à résoudre des énigmes. Ainsi la nouveauté artistique sort le spectateur lecteur de sa passivité.


b) place du spectateur lecteur

- ce renversement de l’ordre habituel invite le lecteur à une lecture autre, qui irait « à sauts et gambades », non plus seulement linéaire, mais dans le libre jeu des associations spontanées

ex. dans Le don, dont le dessin montre une femme sans mains qui s’offre, alors que le motif des mains est explicite dans le poème (« Elle est la chaleur brillante dans mes mains tendues»), vers qui rappelle en outre ce vers de L’Amoureuse : « Elle a la forme de mes mains » (Mourir de ne pas mourir).

Le lecteur est également libre d’associer un autre poème du recueil à tel dessin, 

ex. le dessin Des nuages dans les mains peut être accompagné des vers qui bordent La glace cassée : « L’horizon vertical  /  Verse le ciel dans ta main maladroite ».


- la conférence qu’Eluard a donnée lors de l’Exposition surréaliste de Londres en 1936 affirme que « les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé » ;  il ajoute que « leur principale qualité est, […] non pas d’invoquer, mais d’inspirer » : dans le recueil, les poèmes sont très courts (plus d’un sur deux), ou divisés en strophes, et donc cernés de blanc ; de même, les dessins finissent rarement les extrémités des membres, ou accumulent des mains coupées en gros plans :  le lecteur a donc toute liberté de prolonger le dessin par l’imagination. 

ex : La liberté ou L’évidence : une femme s’envole vers un ciel non dessiné, ou se réduit à la suggestion d’un œil, d’une bouche, d’une main, permettant au spectateur de rêver sur le hors-champ. 


B. Exaltation du rêve


a) donner à imaginer en dessinant des objets surréalistes à saisir 


dans le cadre

On peut aussi lire en creux le motif de la main, car plusieurs dessins de Man Ray exposent des « objets-surréalistes » dont l’utilisation suppose l’usage des mains, qu’elles soient dessinées ou non :  ex. ainsi C’est elle donne à voir une main de femme sur le point de toucher le sein d’une statue androgyne, montée sur rotule à la façon des poupées de Bellmer, représentation réaliste et explicite d’un fantasme universel. Mais le contact reste à venir, de même que le poème déplore une femme toujours inaccessible ; malgré l’anaphore six fois répétée, comme un mantra, de « c’est elle », les derniers vers rendent l’accès à la femme impossible : « Toujours derrière un mur / Comme au fond d’un ravin ».

D’autres dessins invitent le lecteur à se saisir de l’objet tenu dans le dessin par une main féminine, dans la position même qui est celle de la main du lecteur tenant le livre,  comme dans La lecture ou Brosse à cheveux : un livre (mise en abyme du recueil ?), une brosse de peintre, mise en abyme du travail du dessinateur.

ex. Les poils de la brosse remplacent la chevelure de la femme du dessin ; dessin et poème, pour une fois d’accord, jouent sur le glissement d’un sens à l’autre dans les locutions figées : brosse à cheveux/à dents (« avec des rires entre les dents ») ; expression cheveux « en brosse » prise au sens littéral, volume du corps de la femme suggéré par les mêmes hachures que les poils de la brosse.   

Autre jeu renvoyant à une expérience sensorielle à partager avec le lecteur : la petite boule noire tenue entre deux doigts masculins à l’arrière-plan de la « Fille de glace » de Burlesque. Max Ernst avait peint cette expérience perceptive (déjà imaginée par Aristote !) sur un des murs de la villa  d’Eluard à Saint-Brice. Normalement, si l’on palpe une bille dans ces conditions, on a l’impression d’en percevoir deux : sans doute trop rétive, j’ai réitéré l’expérience, mais sans succès ! Goût pour le détournement parodique aussi chez Man Ray qui, renvoyant son spectateur au célèbre portrait de Gabrielle d’Estrées, l’invite à voir dans la boule noire une métaphore du mamelon de la femme au bain.

hors cadre

Enfin, certains dessins créent une frustration chez le lecteur, dont les mains brûlent de palper quelques-uns des objets improbables de ce recueil, comme le Sablier compte-fils ou la Femme-portative.

ex. le premier dessin remplace le sable qui s’écoule par une petite boule noire, à nouveau ; le corps de ce sablier sans sable (on dirait un objet de Carelman !) est relié au corps d’une femme disponible, offerte, par un faisceau de fils ténus, comme si c’était son corps, se retournant dans le sommeil ou dans l’amour, qui permettait d’enregistrer le temps qui passe. Le second juxtapose deux « femmes- portatives », celle qui est au centre, dépliée, tenant dans sa main gauche au bout d’une ficelle son égale, repliée par terre, comme pour montrer le fonctionnement de l’objet. Parodie rêvée de la poupée gonflable, toujours disponible ? Dans le dernier vers de son poème, Eluard dit d’ailleurs des rêves : « J’aime ceux des autres quand on me les montre ».

Par la façon dont il amène le lecteur à s’inscrire dans le hors champ, le recueil l’invite donc à se servir de ses mains pour jouer avec lui.

b) inviter le lecteur à jouer avec ses mains sur les dessins ou les mots

Plusieurs dessins évoquent des jeux de mains enfantins : jeu de ficelle appelé Solitaire dans le dessin du même nom, comportant  une main dessinée qui invite à retrouver le secret des figures : la barrière, la tour Eiffel …, jeu de labyrinthe et de tracé dans le dessin Les mains libres (j’ai suivi les fils, il y a plusieurs sorties et entrées, apologie de la liberté encore !) supposant, lui, la participation active d’une main de lecteur armée d’un crayon. Jeu de fléchettes enfin, comme dans Oui et non, approximativement rappelé par le vers du poème « un trait filant droit », ou jeu de bille, cf. supra. Gratuité du jeu permis par la main, plaisir de renouer avec l’enfance, façon aussi d’affirmer que pour les surréalistes, les jeux de main ne sont pas jeux de vilain.


II. La main, un motif ambivalent


Hypothèse : selon les diptyques, le motif de la main peut se charger de valeurs opposées. Le cadre du classement proposé ci-dessous, ainsi que certaines remarques, s’appuient sur les propositions de Jean-Charles Gateau.


A. Mains et femmes : la célébration du désir


a) valeur positive : encenser la femme, exalter les sens

Man Ray, surtout célèbre comme peintre du désir et génial photographe de la femme, privilégie le nu dans ce recueil : un dessin sur deux est un nu, trois femmes sur quatre sont dénudées. D’où la prédominance du motif de la main, qui renvoie directement à un élément important de sa beauté sensuelle. 

Le motif de la main se charge donc souvent d’une valeur positive, célébrant la présence de la femme ou la représentant dans l’extase.

- encenser la présence de la femme 

C‘est souvent la main que choisit Man Ray quand il veut suggérer la féminité sans renvoyer à une femme particulière : le motif de la main coupée lui permet ainsi d’évoquer la présence de n’importe quelle femme, chaque lecteur pouvant lui prêter les traits de celle à qui il pense en particulier. Dans ce cas, le portrait se réduit à une synecdoque, un gant pour l’élégance dans La toile blanche, une main fine comme écartant une (flam)mèche de cheveux dans L’évidence, voire une main d’homme qui sert à souligner la sophistication de la coiffure dans Le désir, une main de femme, dont la façon de tenir le livre montre la délicatesse, dans La lecture (d’ailleurs, dans ce dessin, seule la main est vivante, le visage à moitié dissimulé par le livre s’apparente à celui des statues), une main soignée aux ongles vernis, chargée de deux lourds bracelets, dans L’angoisse et l’inquiétude, et dont la pose relâchée ne réfère en rien au titre du poème. La deuxième partie du recueil ne montre aucune main de femme en premier plan, mis à part celle de Brosse à cheveux. (cf. supra)


- représenter la jouissance

Elle n’est jamais lourdement démonstrative, mais au contraire légèrement suggérée par un geste ou une mimique, comme par une tête renversée ou une main accompagnant le corps. On trouve le geste de mains soutenant le cou deux fois répété, mais avec des valeurs très différentes : 

ex1. nettement érotique dans La mort inutile, car le visage se renverse, les jambes, ouvertes presque en ciseau, ne cachent pas la toison pubienne, et surtout du fait de l’ombre projetée sur le mur qui, faisant fi du réalisme par le dessin d’un profil masculin, suggère l’amour en acte.

ex2. beaucoup plus éthérée dans Le temps qu’il faisait le 14 mars, où une jeune file semble contempler le ciel, le cou soutenu par de longues mains diaphanes. Seul un dolmen vaguement phallique, au loin, peut suggérer la jeunesse du personnage, l’image d’une vierge, encore plongée dans ses rêveries enfantines, pour ainsi dire à l’orée de sa sexualité. Le poème ignore ce symbole, et  ne tient que peu compte du dessin : il s’apparente à une page de journal où le poète se rappellerait sa jeunesse devant le spectacle du renouveau de la nature.

ex3. enfin, plusieurs nus font reposer mollement une main sur un corps détendu comme après l’amour, cf. Le sablier compte-fils, La couture, Belle main, Les yeux stériles, La femme et son poisson, qui tous donnent de ce fait au motif une valeur érotique. Mais la représentation la plus explicite de la main liée à l’extase féminine reste celle des cinq doigts, réduits à leur dernière phalange, des Sens, la crispation de la main dans la jouissance accompagnant renversement de la tête et rictus de la bouche.

On peut d’ailleurs remarquer que le dessin le plus érotiquement suggestif du recueil, Les tours d’Éliane, qui travaille très soigneusement la porte en ogive-ouverture vaginale et inscrit une jambe en superposition sur la muraille, dépouille en revanche le corps de ses deux avant-bras, le privant de ses mains. 

Belle main est un peu l’intrus de cette série, par l’espace onirique que créent ses bras-doigts, démultipliant le rapport de la femme au monde : si l’auriculaire et l’annulaire abritent sa tête nonchalamment appuyée sur l’oreiller, le médius et l’index palpent le monde, comme deux antennes qui doteraient la femme assoupie de sens supplémentaires … exaltation de la surréalité chère au groupe.

On voit donc le motif de la main se charger le plus souvent de connotations très positives, bien que l’inverse ne soit pas exclu.


b) valeur négative : douleur de l’absence, provocations diverses 

- déplorer l’absence de la femme

ex1. dans La toile blanche, si le titre suggère le vide de la vie solitaire, c’est la métonymie du gant qui dénote l’absence de la femme réelle, par son association avec les deux objets hétéroclites de l’entonnoir (monde de la folie ?) et du tissu bizarrement plié, dans lequel on peut voir un masque, comme dans ces dessins des magazines enfantins où il faut chercher des personnages dissimulés dans un décor (le masque se charge de la même valeur d’absence). Mais le poème qui accompagne le dessin est plus qu’explicite : « La faim le froid la solitude », dit son premier vers.

Il faut d’ailleurs dire que ce sont les poèmes qui orientent les dessins vers cette hantise de la dépossession, dont on connaît la fréquence dans la poétique éluardienne. 

ex2. Femme portative et Solitaire en rappellent le refrain, le premier, par la belle régularité de son alternance métrique (8 /4) : « Si ce que j’aime m’est accordé / Je suis sauvé / Si ce que j’aime se retranche / S’anéantit / Je suis perdu » ; le second, par sa question vitale, réduite au minimum des mots monosyllabiques : « Qui parle / Qui peut vivre seul / Sans toi / Qui » : l’absence de l’être aimé dissout le langage. L’attente, qui montre une main d’homme dont les doigts filent une toile d’araignée, transpose sur le plan du symbole l’inanité de l’existence sans la femme, son absence de saveur et de consistance, dont les fils ténus de la toile donnent à voir la métaphore.


- provoquer le bourgeois en exposant ses fantasmes au grand jour : l’apologie de Sade et du sadisme, qui clôt le recueil, représentait déjà un tiers de la conférence de 1936, L’évidence poétique. Eluard s’y efforce de réhabiliter la figure du Divin Marquis : « plus lucide et plus pur qu’aucun homme de son temps », « Sade a voulu redonner à l’homme civilisé la force de ses instincts primitifs, il a voulu délivrer l’imagination amoureuse de ses propres objets ». C’est par son athéisme que Sade libère l’homme, car « la morale chrétienne […] est une galère. Contre elle, tous les appétits du corps imaginant s’insurgent. Combien faudra-t-il encore hurler, se démener, pleurer, avant que les figures de l’amour deviennent les figures de la facilité, de la liberté ? » Le paragraphe suivant enchaîne sur le point crucial du raisonnement sadien, qui revendique le droit de séparer le sexe de l’institution du mariage, en le citant directement : « C’est une chose très différente que d’aimer ou que de jouir ». On comprend la forte valeur ajoutée de cet exemple illustre pour des révolutionnaires qui veulent faire de l’amour libre un droit inaliénable.

ex. Mais si Eluard et Man Ray n’ont jamais cessé de prôner et de vivre l’amour libre, les pratiques sadomasochistes que semblent illustrer La peur ou Pouvoir donnent à la main une dimension effrayante : par sa disproportion d’abord,  par rapport à la taille du corps féminin, aplati au sol comme une souris, le visage terrifié par l’ombre menaçante de la main d’homme qui va l’attraper dans le premier dessin, déjà saisie dans le second, mais toujours, dans les poèmes correspondants, animalisée (« Fourrure rouge/Au seuil friand de l’animal ») et transformée en « proie » impuissante ou qui « s’affole ». Le premier quatrain du poème de Pouvoir se contente de décrire le dessin, le tercet suivant, plus polysémique, donc plus poétique, peut faire allusion à la main d’un destinateur capable de « couvr[ir] toutes les distances / Sans plus bouger que sa proie ». On sent Eluard, très respectueux de la liberté absolue de ses compagnes, peu inspiré par ce dessin. En revanche, la charge érotique du dessin est présente par l’emprise des monstrueux doigts d’homme qui empoignent la femme par les hanches, taille et sexe. La chevelure créole de la femme évoque-t-elle plus directement Adrienne, la compagne d’alors du peintre, transformant son dessin en représentation transparente d’un fantasme d’emprise totale ? De même, dans La peur, il me semble que le dessin reflète plus l’univers du peintre que celui du poète, qui adopte vite le point de vue féminin (« Menace insupportable ») avant de terminer sur une note plus personnelle, sa hantise d’« une femme qui s’ennuie » dans l’amour, contradiction dans les termes.

La couture s’inspire aussi du sadisme par ses ciseaux démesurés, cf. analyse supra.

Deux allusions au voyeurisme pour finir cette partie transgressive, dans L’espion (qui épie derrière la persienne) et Les yeux stériles (par les lunettes de Man Ray interposées, qui se posent sur le corps offert de la femme nue).



B. Mains et objets : l’art comme rapport particulier au monde 


a) valeur ambivalente des objets

- utilisation indéterminée du motif

  ex. La lecture semble hésiter entre valorisation et dévalorisation : si la main fine qui tient le livre est gracieuse, si son geste est délicat, il n’en reste pas moins qu’elle dissimule à moitié le visage de la femme et le vide de sens, en lui donnant l’œil creux des statues de pierre, sans compter le fait que la coiffure à la romaine du personnage féminin la relègue dans l’antiquité. Le poème est pareillement ambivalent, il semble célébrer la femme par la mention conventionnelle de sa beauté, mais semble faire de la lecture la raison de son indisponibilité à l’amour (« Quand elle n’a pas le temps » : de faire l’amour, parce qu’elle lit ?). De toute façon, ses mains sont occupées ailleurs, déjà prises, le poème, qui multiplie des images de fermeture (« un vase de maisons noires », «  le ciel ferme la fenêtre »)  ne peut être vraiment heureux.  


- utilisation négative du motif

ex 1. A première vue, la pose des deux mains coupées du diptyque L’angoisse et l’inquiétude pourrait suggérer une image apaisée du couple, une main d’homme protectrice recouvrant la jolie main de femme, sur fond de pot d’asparagus. Mais si la tige passe devant la main féminine, elle transperce la main masculine, et la plus basse branche de gauche dissimule le mot « angoisse », comme les ongles de la femme désignent le mot « inquiétude ». Le poème a fait écho aux mots contenus dans le dessin plus qu’à son image, les deux vers s’achevant sur le verbe « détruire ». Allusion au couple disparu avec Gala ?

ex2. L’espion, à nouveau convoqué, montre un fatras d’objets assez indéchiffrable : un arbuste en pot, un cyprès, pas à l’échelle, et une main d’homme tenant un polyèdre à sept faces, le tout épié par le voyeur évoqué plus haut. Deux symboles vaguement phalliques donc, mais aucune femme ; dans le poème, qui semble sans apport avec le dessin, Eluard réitère son angoisse habituelle (cf. « Comme le jour dépend de l’innocence  /  Le monde entier dépend de tes yeux purs » dans La courbe de tes yeux …, in Capitale de la douleur) : si la femme qu’il aime cesse de le regarder, elle le prive de tout accès au monde : « L’arc pâle tendu de tes yeux fermés / Menace un univers de bronze / L’épaisseur de la vue » fait directement écho à l’ouverture du recueil précédemment cité : « La plate volupté et le pauvre mystère / Que de n’être pas vu ».


Dans son étude, Jean-Charles Gateau confère toujours aux objets une valeur négative.


b) les inclassables : un manifeste artistique 

La revendication de la liberté absolue de l’artiste confère au motif de la main une valeur très positive. 

J’ai déjà évoqué Belle main, et renvoie le lecteur à la splendide analyse que Jean-Charles Gateau offre du poème correspondant à Main et fruits, expliquant par la prosodie comment sonorités et rythmes transposent, sur le plan de la saveur, ce que le dessin suggère de la caresse. Mais chacun de  ces deux diptyques peut être lu aussi comme un manifeste artistique, le premier par la métamorphose onirique des doigts en bras supplémentaires, le second par le détournement de la nature morte en représentation de la caresse amoureuse.

Deux autres diptyques du recueil donnent à la main cette valeur de  manifeste :  

ex1. Le tournant, un  dessin étrange et un peu menaçant, par la disproportion entre la main et la falaise qu’elle étreint, mais qui donne à rêver aussi par l’analogie entre le profil de la falaise et les courbes d’un corps féminin : la femme, toujours, se superpose au paysage. Le poème assume pleinement cette valeur de manifeste, qui proclame « J’espère /Ce qui m’est interdit ». 

  ex2. Des nuages dans les mains, très énigmatique diptyque par la contradiction qu’il présente entre un dessin absolument heureux et la lecture très négative qu’en a faite le poète. La position accueillante des mains d’homme, ouvertes vers le ciel comme un prêtre accueillant ses ouailles, ou en chef d’orchestre invitant ses musiciens à l’accord, fait de l’homme, pour une fois, le démiurge du monde, alors qu’Eluard semble avoir plaqué sur le dessin d’anciens vers disant la douleur du départ de Gala, « Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes / Dans leur double horizon inerte indifférent ». Seul le dernier vers, dans un alexandrin enfin apaisé, restaure peut-être l’espoir d'un nouvel amour, celui de Nusch, par la « formule magique éluardienne » : « Le remède miracle accord cadeau confiance », qui rappelle le conseil qu’il lui adressait déjà dans Premièrement : « Toute caresse tout confiance se survivent».  (Je te l’ai dit … in L’Amour la Poésie


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