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Sujet de bac 5 - dissertation - le roman et ses personnages

Sujet : Un personnage médiocre peut il être héros de roman ?

Appréciations :
Bonne dissertation, bien synthétique. Les termes du sujet sont habilement expliqués dès l’introduction. Le plan, bien qu’en deux parties, est acceptable car les arguments sont bien illustrés à l’aide d’exemples bien choisis. Cependant, on peut regretter que les personnages qui incarnent une thèse philosophique, comme ceux de Camus ou de Sartre, ne soient pas exploités. Il aurait été souhaitable de mentionner et d’expliquer « la disparition du personnage » dans le Nouveau Roman des années 1950/1970. Enfin, la tendance actuelle au foisonnement des genres et le retour au héros de gloire ou de l’autofiction auraient pu être abordés, justifiant ainsi une troisième partie. Dernière remarque, il faut éviter de citer d’autres exemples dans la conclusion, surtout n’appartenant pas au genre que l’on examine. Malgré ces réserves, cette copie est excellente ! Ce serait un bonheur à l’examen ! Bravo !

       
    A l’origine, depuis l’Antiquité, le roman est un récit contant les aventures merveilleuses ou fabuleuses de héros légendaires ou idéalisés. Si un héros est aujourd’hui perçu comme le personnage principal d’une histoire, les héros étaient alors d’un courage inégalable et accomplissaient des exploits remarquables. A l’opposé de tels modèles, on peut voir le personnage médiocre, à savoir moyen, plutôt en dessous de la moyenne, qui n’a donc rien d’extraordinaire, par ce qu’il est et ce qu’il fait. Mais si le roman est devenu avec le temps une œuvre d’imagination qui présente et fait vivre simplement des personnages, fait connaître leur destin et leurs aventures, un personnage médiocre ne peut-il pas être le héros d’une telle œuvre ? 
Nous essaierons d’apporter une réponse en deux temps ; tout d’abord nous étudierons les avantages qu’offre l’utilisation de héros emblématiques, puis nous montrerons que le personnage médiocre sied parfaitement à un certain type de roman.

       Le roman a besoin de héros exemplaires, afin d’illustrer des rêves et des idéaux, et d’inculquer des valeurs morales et sociales au lecteur, et de créer des aventures extraordinaires.
    Les héros mythiques et légendaire illustrent généralement des valeurs telles la détermination et le courage, l’intrépidité et la bravoure. Ulysse, héros de L’Odyssée de Homère (VIIème siècle avant J.-C.), présente toutes ces qualités au cours de son périple pour rentrer à l’île d’Ithaque où sa femme  Pénélope l’attend. Partant vainqueur de la guerre de Troie, il a un statut de conquérant, de héros de guerre. Commence alors son voyage : de nombreux obstacles se dressent devant lui, obstacles naturels ou commandés par les dieux,  obstacles qu’il brave et vainc armé de courage et de volonté, d’esprit et d’habileté. C’est ainsi le récit d’un combat épique mené par un héros exceptionnel et dont la force peu commune et les aventures extraordinaires exaltent, transcendent le Moi du lecteur : on nous présente un personnage héroïque par ce qu’il accomplit, et par ses qualités humaines, voire surhumaines.
     Au-delà du rêve et de l’exaltation, l’auteur peut chercher à transmettre un message, une opinion à travers son personnage. Rabelais, contrairement à de nombreux de ses contemporains, n’écrit pas en langue latine. Il utilise la langue barbare, s’adresse au peuple peu instruit et lui transmet son idéal humain : un homme libre, généreux, pacifiste, mais également cultivé et sage. Ainsi il présente deux oeuvres qui traverseront l’Histoire littéraire : Gargantua (1534) et Pantagruel (1532). Derrière un langage grossier et un ton léger, Rabelais peint le tableau de ces personnages tels que devraient l’être l’ensemble de l’Humanité à son goût. Ceux-ci débordent de qualités et ne présentent aucun défaut, on assiste alors à des histoires épiques qui font de leur héros des hommes parfaits. 
     Cette perfection et cette situation peuvent également être atteintes à partir de peu de moyens. Dans Zadig ou la Destinée de Voltaire (1747), le héros est simple, bien que cultivé et respectueux, mais confrontés à de nombreuses mésaventures, sa persévérance et son courage sont mis à l’épreuve. A la recherche du bonheur, il s’instruit, cultive sa curiosité et offre ses conseils à ceux qui en ont besoin ; il finit reconnu de tous, roi de Babylone. Contrairement aux héros mythologiques, il construit lui-même sa voie, ses aventures surviennent, engendrées par les qualités qu’il développe, et atteint le prestige. Il est finalement héros malgré lui.

     L’emploi de tels personnages vertueux semble incontournable pour donner son sens au roman. Cependant, de nombreux auteurs n’ont pas hésité à mettre en scène des antihéros, médiocres personnages, particulièrement depuis le XIXème siècle
    Ce choix vise généralement à se rapprocher de la réalité, et peut également adresser un message ou exprimer  une opinion. Une telle œuvre est alors également porteuse de caractéristiques de son époque. En 1857 paraît le roman Madame Bovary de Gustave Flaubert, dont l’héroïne reste aussi célèbre que l’ouvrage ; et pourtant Emma Bovary est un personnage  médiocre, qui rêve d’une vie exaltante de conte de fées qu’elles lisait dans son enfance, mais se retrouve mariée à un homme qui ne la satisfait en aucun point, malgré sa situation aisée. Flaubert dénonce ainsi à travers ce roman sans grandes péripéties ni aventures trépidantes les « mœurs de province », par l’intermédiaire d’un personnage bien peu attachant. Madame Bovary stigmatise les stéréotypes féminins de la bourgeoisie de l’époque. Pour sa part, Zola place la médiocrité de ses héros au service de sa thèse sur l’incidence de l’hérédité et du milieu sur le destin de ses personnages. Ainsi, dans L’Assommoir, l’alcool précipite Gervaise dans la déchéance, et sa fille Nana ne connaîtra pas un meilleur sort. Tout au long de ses romans, Zola met l’accent sur les défauts de ses héros. Il met aussi en scène la cruauté, comme dans Thérèse Raquin où les deux amants assassinent le mari afin d’atteindre un hypothétique bonheur qui restera inaccessible. Ses personnages subissent leur destin plus qu’ils ne le maîtrisent, comme ils subissent le poids de la société et de la condition humaine. Cette dernière est révélée médiocre à travers le réalisme de Zola.
     Lorsqu’elle est poussée à son paroxysme, la médiocrité révèle chez Céline l’absurdité de l’existence. Dans Voyage au bout de la nuit, Ferdinand Bardamu que rien ne prépare à devenir un héros est précipité dans les bassesses humaines, et avance de déception en déception du fait du destin qu’il est amené à vivre. Aux brillantes qualités du héros grec, Céline répond par la vilenie de son antihéros. Sachant que son roman est en partie autobiographique, son ouvrage n’en est que plus pessimiste sur la nature humaine et sur notre monde. Son défaitisme peut alors nous amener à devenir plus lucide, et prendre du recul face à l’enrôlement. Il nous présente un personnage broyé par son destin, comme la plupart des héros médiocres.

     On conçoit donc que le héros de roman doive être exemplaire en tout point afin d’illustrer et transmettre des qualités et des valeurs humaines. Cependant, le héros médiocre est utilisé dans le roman par de grands auteurs dans un souci de réalisme et permet de faire ressortir une réalité de façon plus criante, et « dénoncer les vices de son siècle » selon la formule de Molière justifiant la mise en scène de médiocrité dans sa pièce Tartuffe. De plus, lorsque le héros est rendu attachant par son auteur (comme dans le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel), sa médiocrité nous aide à accepter nos failles et être plus tolérant envers nous-même et nos pairs. Et si, comme disait Zola dans Deux définitions du roman, « le premier homme qui passe est un héros suffisant », le simple fait de vivre ne serait-il pas un acte d’héroïsme ?


Ingrid  (1ière S3) Source : ici.
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