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Lecture analytique de l'excipit (ou épilogue) de l'Étranger

 

 

Scène finale de l’Etranger. Roman qui retrace une partie de la vie de Meursault, personnage-narrateur, qui raconte sa vie au jour le jour. Un jeu de circonstances l’amène à tuer un arabe, et il est condamné à mort. Peu de temps avant l’exécution, un aumônier pénètre dans sa cellule et tente de le réconforter et de lui faire accepter Dieu et la repentance. Mais ses paroles de douceur et d’espoir mettent Meursault hors de lui. Après une longue et terrible révolte, Meursault a une révélation qui lui permet enfin de trouver le bonheur.

Nous tenterons donc de voir comment, en découvrant dans ce monologue tragique toute l’absurdité de la condition humaine, Meursault parvient-il à la paix et à l’acceptation de soi.

 

 

I.               Un monologue tragique.

 

  1. Une construction très rigoureuse

 

-       Construction en deux partie, très nettement séparées dans l’extrait : « alors, … » et « lui parti, j’ai retrouvé mon calme »

-       S’articulent autour de la présence et de l’absence de l’aumônier. C’est l’opposition entre l’homme confronté à autrui, et l’homme seul avec lui-même.

-       Deux narrations très différentes. Première partie : Discours indirect libre (noter les passages évidents). Fait entendre la voix même de Meursault, rend la révolte encore plus vivante, plus violente. Permet de voir à quel point il s’en prend à l’aumônier + oralité du discours presque théâtrale ici. Effet de réel très net avec l’interruption de la dernière phrase, qui mime l’étouffement ressenti.

-       De la révolte à la paix. Chacune des deux parties s’articule autour de ces deux thèmes : noter les deux champs lexicaux très présents.

 

 

  1. Une véritable catharsis

Aristte, Poétique : « La tragédie (...) est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen de la narration, et qui par l'entremise de la pitié et de la terreur, accomplit la purgation des émotions de ce genre. »

-       La présence de cette révolte, la présence si nette du tragique évoque évidemment le schéma cathartique.

-       Présence du tragique : solitude du héros, face à l’aumônier qui représente « tous les autres ». A la fois dans le DIL et dans le monologue intérieur. Mention de la mort, du destin (« un seul destin devait m’élire, moi », bas de P.2). Martèle sans arrêt le « je » de la P1.

-        La révolte intérieure propre à la catharsis : « crier à plein gosier », « déversais sur lui tout le fond de mon cœur », « bondissements mêlés de joie et de colère », « j’étouffais en criant ceci ». Véritable purgation des passions. Voir la réaction du prêtre : « les yeux plein de larmes ».

-       La preuve : le second moment de l’extrait correspond à un calme, une forme de dépassement de soi-même, ou encore l’accès au sublime : « j’ai retrouvé le calme », « épuisé », « merveilleuse paix », « pour la première fois depuis longtemps », etc.

 

 

  1. Vers la nécessaire acceptation de soi

 

-       C’est par ce mouvement en deux parties qui ressemble fort à la terreur et à la pitié de la catharsis antique que Meursault peut s’affirmer comme homme.

-       Première partie montre déjà cette affirmation de soi dans la violence : « Moi, j’avais l’air », « Mais j’étais sûr de moi », « Oui, je n’avais que cela », etc. relever la très forte présence de la première personne, la construction parallèle des phrases et l’opposition aux autres qui n’apparaissent que comme des figurants.

-       Dans la deuxième partie, c’est l’acceptation : « Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal ». On relève le verbe « purger » qui rappelle bien la purgation cathartique, et la notion du « mal » bien sûr. Libéré de ces mauvaises passions, Meursault est enfin libre : « je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde », « j’ai senti que j’avais été heureux et que je l’étais encore.

-       Meursault peut enfin, comme tout héros tragique, accéder au sublime par la mort.

 

 

 

 

 

II.             L’absurde paradoxe de la condition humaine.

 

 

  1. La disparition de la linéarité du temps

 

-       Tout au long du roman, nous avons vu que Meursault était sans arrêt prisonnier d’un temps isolant : son champs d’action et de pensées semble se limiter au temps présent et au passé ou futur très proche.

-       Dans la première partie de notre extrait, la temporalité semble particulièrement importante : « J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vécu de telle façon et j’aurai pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela ». L’utilisation du plus-que-parfait, de différents futurs, est ici novatrice. Pour la première fois, le narrateur envisage sa vie dans un champ temporel beaucoup plus large, et pire encore, n’hésite pas à imaginer un nouveau futur : « J’aurai pu vivre », ou encore « du fond de mon avenir… les années pas plus réelle que je vivais ». C’est éminemment paradoxal, étant donné que seules quelques heures le séparent de son exécution ! Or, au moment de mourir, sa vie prend une importance dans le temps encore inédite, voire fantastique : voir image du « souffle obscur » qui « remonte » du futur.

-       Rien d’étonnant qu’il se sente « prêt à tout revivre » : il en a la possibilité, dans ce nouvel étirement infini du temps.

 

  1. La fin des certitudes

 

-       Si le temps perd ses repères habituels, c’est également le cas de tout ce qui fait le monde sensible.

-       Plus aucune vérité ne semble acceptable, plus aucune certitude : « il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme ». Renouvellement intéressant de la comparaison : il ajoute « de femme », comme pour donner plus d’importance à la femme, celle dont il rêve, celle qu’il a trouvé dans Marie ? Rend plus humaine cette comparaison.

-       « il n’était pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort ». Derrière l’évidente critique des dogmes religieux et particulièrement catholiques, on a aussi la perte de cette certitude : quand est-on mort ? quand vit-on ? Il semblerait qu’on puisse être mort en vivant – si on refuse l’idée de la vie soudain admise par Meursault.

-       Autre nouvelle certitude : plus aucune échelle de valeur n’est valable chez les hommes : tous sont équivalents ; « Le chien de Salamano… nouveau Meursault ». Chaque personnage du roman est cité, mais tous sont équivalents, interchangeables. Leur relation à Meursault est indifférenciée, ils font partie du « les autres aussi ». L’être humain se retrouve seul finalement face à une multitude de détails tous sur le même plan.

 

  1. La mort comme unique gage de valeur de la vie

 

-       Finalement, « rien, rien n’a d’importance ». C’est la « morale » de ce discours à l’aumônier. Et la seule chose qui à la fois enlève toute valeur aux événements de la vie et leur donne tout leur sens, c’est « cette minute et cette petite aube où je serai justifié », la mort.

-       « justifié » ? Parce que cette mort le justifie comme être humain, justifie également l’absurdité de ses actes : « tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour ». La mort devient le « destin » qui « élit » tout le monde (noter la valeur si positive du terme). Meursault semble réutiliser le vocabulaire du prêtre : « élire », « frères », « destin », « privilégiés ». La religion est donc inutile face à la mort : il n’y a d’autre élection que cette dernière.

-       Le fait de penser – voire d’éprouver – cette réalité permet donc enfin à Meursault de s’affirmer pleinement : « Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sûr de cette vie et de cette mort qui allait venir ». Cette lucidité, ce savoir enfin inébranlable procure alors à Meursault ce sentiment de puissance qui se lit dans cet épilogue.

 

 

III.           Une paix salvatrice.

 

  1. L’accès à une nouvelle conscience

 

-       C’est dans ce monologue que Meursault semble se libérer, à travers une forme de catharsis nous l’avons vu. Mais c’est aussi la première fois que, libre et puissant, il affirme ses pensées, ses sentiments, les explique, et donne au roman tout son sens.

-       Il est intéressant de voir que cet accès à une nouvelle forme de conscience passe par l’expression de soi-même, l’extériorisation : « crier à plein gosier », « pris par le collet », « déversais sur lui », « étouffais en criant ». C’est, physiquement, une révolte si violente qu’elle le laisse « épuisé ». Il s’endort même, et se réveille « avec des étoiles sur le visage ». Ne peut-on pas lire ici une forme de mort et de renaissance symboliques ?

-       Dans cette renaissance, il semble enfin se rapprocher de sa mère. La boucle du roman est finalement bouclée : de l’annonce froide et presque inhumaine de la mort de sa mère, en passant par son refus d’en parler au procès, on arrive à une véritable prise de conscience. « Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman ». Meursault « comprend » enfin ses derniers actes, et se compare à elle : « Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti près à tout revivre ». Dans ce « moi aussi » resurgit cette filiation si essentielle, presque dans un testament posthume de sa mère.

 

  1. La possibilité du bonheur

 

-       Ce qui, finalement, rapproche la mère et le fils, c’est la découverte d’un bonheur qui, à la fin de leur vie, leur a été commun. C’est en effet dans la mort que Meursault trouve enfin la libération si attendue : « je me sentais prêt à tout revivre ». Libéré de cette attente, de cette crainte, la vie redevient alors possible.  On peut « jouer à recommencer ». Si Meursault refusait de pleurer sur sa mère, c’est pour ne pas nier le bonheur de ses derniers instants, celui d’avoir trouvé un fiancé par exemple.

-       Le bonheur passe donc par l’acceptation (celle de la mort, de la finitude, de l’absurdité de la vie) et par le renoncement. Non pas renoncer à la révolte (elle est salvatrice, on le voit dans l’extrait) mais renoncer à lutter contre l’inévitable, à le nier, le refuser. On retrouve dans cette attitude une forme de stoïcisme moderne, entre le « memento mori » et le fait de ne pas combattre ce contre quoi on ne peut rien.

-       Le moment de l’exécution se pense alors, paradoxalement, comme une nouvelle affirmation de soi. La dernière phrase, paradoxale, revendique la haine de la part des autres, pour se poser, solitaire, en anti-héros lucide qui, dans la mort, va se sublimer.

 

 

  1. Un attachement viscéral à la vie

 

-       C’est alors que, paradoxalement, se développe dans l’épilogue une autre posture de Meursault, celle de l’attachement matériel, sensuel, à la vie. On peut l’observer tout au long du roman. Avant le meurtre de l’Arabe, par exemple, meurtre qui détruit l’équilibre de la nature dans laquelle il « [avait] été heureux ». Meursault est un personnage attaché aux sensations, à ses sens uniquement, qu’il s’agisse du soleil ou de Marie.

-       Mais à la fin du roman, cet attachement devient plus conscient, et surtout est assimilé à la seule forme de bonheur possible. Après son court sommeil, c’est toute la nature qu’il redécouvre : « des bruits de campagne », « des odeurs de nuit, de terre et de sel », « comme une marée », « nuit chargée de signes et d’étoiles ».

-       Mais il se découvre surtout comme faisant partie intégrante de ce monde. Ainsi le montrent les correspondances entre les éléments et lui : les odeurs « rafraîchissaient [ses] tempes », « les étoiles sur [son] visage », la nuit qui « entrait en [lui] comme une marée ». Dans cette communion absolue avec la nature, tous les sens sont présents et se mélangent à la manière des synesthésies baudelairiennes.

-       Meursault se retrouve alors lié charnellement, sensuellement au monde, par la chair : « de l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin ».  L’instant présent est valorisé, puisque seul il permet à Meursault de dire : « j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore ». C’est de l’épicurisme que l’on se rapproche enfin, dans cette victoire des sens.

-       Les sirènes du départ peuvent alors sonner. Meursault est près, lucide et calme, si proche de la nature et si loin des hommes.

 

 

Conclusion : Dans ses Carnets, Camus écrit : « La mort ! A continuer ainsi, je finirai bien par mourir heureux ». C’est ce paradoxe que l’on retrouve de manière évidente dans notre épilogue, ainsi qu’un autre également présent dans les Carnets : « Pessimiste quant à la condition humaine, mais optimiste quant à l’homme ». Ces deux citations résument l’essentiel de notre texte. C’est à travers la révolte, la colère, la violence que l’homme découvre l’absurdité de la condition humaine. Il faut d’abord renoncer à tout espoir, à tout pieux mensonge, se retrouver seul face à la mort, pour comprendre quel est le salut de l’être humain. Ce salut, c’est à travers deux postures très hellénistes que Meursault le trouve, le stoïcisme et l’épicurisme. Reste à apprécier le lyrisme extrêmement efficace du dernier mouvement, d’autant plus touchant qu’il est le dernier cri de cet homme, la dernière « sirène », et que c’est, paradoxalement, un cri d’amour et de vie.

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